samedi 24 juin 2017

Quelque part

Le point de repère est la station-service avec ses insignes vert-jaunes. L’église voisine est là aussi, toutefois les murs autrefois en bois sont maintenant en brique - ce qui fait une intrusion dans le paysage des souvenirs d’antan.

La traversée de l’avenue se fait prudemment car la circulation est impressionnante. Le parcours en amont à franchir est resté le même, malgré tout le temps qui s’est écoulé.

On tourne la première à gauche et on est envahi par des odeurs, et les bruissements des feuilles dans les arbres d’eucalyptus qui abondent sur le trottoir de gauche. Par terre, en marchant sur des feuilles et sur des fruits en forme de clochettes qui tombent des arbres, l’odorat est absorbé et la mémoire se met en marche à la recherche du vécu - et de ce qui en subsiste encore.

Tout est serein. Les gens ne font pas partie du paysage. Solitude. Et tout cela participe à la remontée des sensations.  La lumière traverse le feuillage des arbres et des images kaleidoscopiques se dessinent allègrement sur le sol.

La montée sera ponctuée de redécouvertes du passé, du sentir ailleurs - et d’ailleurs une nouvelle étape de l’itinéraire se dessine en bifurcation ; choisir entre l’allée qui est à gauche ou qui est à droite m’est indifférent puisque les deux parcours sont plein de petits secrets à dévoiler.
Lucia Thiébaud



Dates automne 2017

RV le samedi 23 septembre après-midi (14h30-17h) pour la présentation de la saison 2017/18 des ateliers d'écriture. Au programme : à 15h, quelques lectures des textes écrits en 2016/17, suivies à 15h30 d'une proposition courte d'atelier d'écriture. Foire aux questions à 16h30.

Ateliers : samedi 14 octobre, samedi 2 décembre, samedi 23 décembre.
Attention, par rapport à 2016/17, les demi-journées sont inversées : le matin (10h-12h30) sera dédié à l'atelier d'approfondissement ("écritures singulières"), l'après-midi (14h30-17h) à l'atelier découverte, ouvert à tous.

jeudi 22 juin 2017

Retour en France

1961 en France. Violaine, 10 ans, est accroupie au pied de la grande bâtisse de la Jacqueminière (ferme familiale) à Douchy. Janine, 12 ans, est à l’intérieur, au frais. Elles ont traversé la méditerranée il y a trois mois avec leur mère suite aux «événements» en Tunisie. La mère est repartie pour être avec le père sur place pour régler les affaires. Ils viennent de revenir de Tunisie.
Journée printanière. Les cousins viennent de partir en balade à vélo. Violaine joue avec ses billes.

« Moi, j’aime bien les billes. J’en ai pas beaucoup là, mais elles sont belles, mes billes. Elles roulent tout doucement vers les petits trous que j’ai creusé avec les doigts… la terre est toute sèche alors il faut faire des ronds avec les doigts, comme ça. Mes ongles sont tout crassouilleux… tant pis !

Une porte claque dans un courant d’air. Janine sort de la bâtisse en portant une chaise en osier et un livre posé sur le siège.

« Toi, tu ne vas pas jouer avec moi, je le sais maintenant. Je te demande même plus. Je te regarde même pas et je sais que tu vas poser le siège au soleil, tu vas t’y assoir, tu vas ouvrir ton livre… sur tes lèvres il y aura un sourire… tes yeux doux vont se poser sur la page comme quand une fille regarde un amoureux en cachette. Je vais pas te demander ce que tu lis, ça va t’agacer, tu vas me faire des pas jolis yeux… j’aime pas ces yeux-là ! Tu les avais pas avant ! Et je voudrais encore être avant… tes yeux maintenant, ils sont comme je sais pas dire… Avant, dans notre maison, avant les événements (Papa en parlait tous les jours des événements avec Tonton André), avant j’aimais bien t’entendre rire, ça me disait que tout allait bien. Tu jouais avec moi, tu me prêtais ta poupée et on la faisait chanter dans sa jolie maison en carton tapissé. Elle est restée là-bas ta poupée.

Papa a dit « les filles, vous partez avec votre mère en vacances, je règle les affaires. Vous laissez les jouets ici. » Alors on est parties avec une valise chacune, sans ta poupée, ni sa maison, sans ma collection de billes multicolores et mes patins à roulette. Et toi, je vois bien, tu es triste depuis. Comme si, tout ça, c’était perdu pour toujours… comme tes yeux… deux jolies billes qui brillent restées là-bas… Et tu restes là, tu vas pas en balade avec les cousins, ton vélo n’est pas loin pourtant. Moi, j’y aurais bien été ! Mais moi, je suis malade, toujours malade, pffff ! Encore malade ! Qu’est-ce que j’aimerais bien respirer comme tout le monde et partir en vélo avec la troupe. C’est jeudi. Tiens, j’entends les tracteurs dans les champs, aussi les oncles et Papa… des bruits de casserole dans la cuisine...

Maman et les tantes nous préparent le repas… les draps étendus par tata Odette, qui chahutent avec le vent… tout le monde est là, toute la famille. Même le chien ! On prend pas le chien pour les vacances normalement… Là, oui ! Quand on est arrivées avec Maman, elle nous a inscrite à l’école, pour pas « perdre une année », elle a dit. Et puis elle est partie… Grand-père et grand-mère nous ont gardées, les 4 filles ! Moi, j’aime pas les vacances où on va à l’école. Je te l’ai dit l’autre soir mais tu me réponds pas et tes deux billes noires me regardent comme un chien battu, et c’est la rivière sur tes joues. On a passé Noël sans Papa et Maman, qui réglaient les affaires… pfff… et puis les oncles et tantes sont arrivés, les uns après les autres. Ils se sont installés à la ferme. Pour Pâques, enfin, on a retrouvé Maman et Papa ! Ils sont arrivés avec leurs valises et de drôles de mines. Ils ont dit avec une voix bizarre qu’on allait être bien ici. Décidément, drôles de vacances,… avec l’école, notre chien Bourguiba qui fait rire les oncles je sais pas pourquoi, je crois que c’est son nom qui les fait rire,… parce qu’il est tellement vieux notre chien qu’il a des yeux tout éteints… des vacances où tout le monde vient avec de drôles de mines... Pas de pique-nique, pas de baignade à s’éclabousser et à celui qui entrera le plus vite dans l’eau… pourtant il commence à faire chaud. Pas de grillades au feu de bois, pas de rigolage… Des mines toute grises, du travail, et « chut les enfants » le soir parce que les grands sont fatigués… Pfff…

Des nouveaux tracteurs sont arrivés la semaine dernière. Tout neufs ! Comme si on achetait des tracteurs en vacances ! C’est pas des vacances ça ! C’est PAS des vacances, saperlipopette ! Et SI… c’était pas des vacances… je vois plus mes billes, hou lala, mes jambes tremblent dis donc, le soleil me fait très chaud là, très chaud. Ouh, j’ai très chaud… oh non je respire plus très bien… aïe… Tu te lèves de ta chaise, tu mes regardes, tu appelles les tantes et maman accourt. Je vois plus rien. Je sais plus rien. Je veux plus rien savoir. Plus rien savoir !

Sophie Le Mée

mercredi 21 juin 2017

#theatre #monologue

Une adolescente aux cheveux courts et aux vêtements larges entre sur scène avec une démarche nonchalante puis s’assoit sur une chaise posée au centre. Elle attend une minute en regardant autour d’elle puis parle finalement :

«  Bonjour, j’m’appelle Raphaël avec un seul « L » à la fin et… Franchement je ne sais pas ce que je fais ici. Ne le prenez pas mal mais j’suis pas comme vous, je sais qui je suis… Quoi ? Pourquoi vous me demandez toujours ça ? « Mais qui êtes-vous au juste ? » Eh bien selon vous qui suis-je ? Pourquoi c’est si important pour vous que je sache qui je suis ? En quoi ça va vous avancer hein ? Je suis qui j’étais, je suis qui je suis et je suis qui je serai toujours dans le futur !…

Comment ça je dois me calmer ? Mais je suis très calme, c’est vous qui vous énervez tout seul en me posant ces questions ! J’veux dire si c’est pour gronder sur des gens comme eux alors changez de travail…

Hein ? Pourquoi je dis « eux » et pas « nous » ? Parce que je ne suis pas comme eux tout simplement. On en revient encore à qui je suis pas vrai ? C’est une obsession chez vous, je connais un excellent psychologue pas loin si vous voulez…

Ah c’est votre métier ?… Et alors ? Les psychologues ne consultent pas ? Vous n’êtes pas invincible vous savez. C’est comme ces docteurs qui croient qu’ils ne peuvent pas tomber malade, c’est ridicule non ? Et puis d’abord en quoi ça consiste en quoi votre métier ?…

Ah… Tout ça m’a l’air… Complètement… Ennuyeux ! Passer ses journées à s’intéresser à quelqu’un d’autre - et au final qui s’occupe de vous hein ? Vous avez une compagne ou un compagnon ? Comment ça ce n’est pas mes affaires ? Vous me posez bien des questions depuis tout à l’heure et je ne me plains pas ! Non mais quel culot ils ont ces adultes aujourd’hui ! De mon temps ils étaient gentils et plein de bonne volonté !…

Ben v’la autre chose ! Pourquoi je n’aurais pas le droit de dire « de mon temps » ? Qui êtes-vous pour me l’interdire d’abord ? A ma connaissance les psychologues n’ont pas ce pouvoir-là ! Et puis comme je l’ai dit tout à l’heure, je ne sais pas ce que je fais là à vous parler depuis dix minutes…

Non mais commencez pas à me sortir votre science puisque je vous dit que ça sert à rien !… Je ne suis pas égoïste, je parle juste pour moi ! Vos conseils sont peut-être utiles pour certaines personnes ici, mais ils ne sont certainement pas indispensables !

Vous voulez que je sorte ? Ah mais avec grand plaisir ! Je vous aurais bien dit que c’était sympa de vous rencontrer mais ce serait mentir. Alors au revoir et en espérant qu’on ne se revoit jamais ! »

R. Follonier

mardi 20 juin 2017

Mariage dans l'air

Astéroine : Alors, qu'est ce que tu faisais pendant tout ce temps ? Ça fait des années lumières que je t'attends !

 Cométo : Excuse moi, j'ai mis un peu de temps à arriver. J'ai garé ma bulle juste à côté de la tienne.

Astéroine : J'espère que tu as bien mis la pastille bleue sur ta bulle ? Sinon ils vont te l'embarquer et elle ira tout droit sur Saturne !

Cométo : Ah non ! Pas Saturne, je ne veux pas y aller, je connais la chanson : "Partez de la Terre, garez vous sur Mars, ne passez pas par Jupiter et retrouvez vous en prison sur Saturne !" Ah ça, non, c'est hors de question ! Dis-moi plutôt où je peux me procurer cette pastille bleue, je veux rester avec toi sur Mars, moi !

Astéroine : Oui, je me doute que si tu as fait tous ces planèmètres, ce n'est pas pour des prunes, tu as donc décidé de m'épouser, enfin ! Comme je suis heureuse ! Je vais de suite me connecter avec le Mars préfet pour lui annoncer la bonne nouvelle!

Astéroine tourne la tête, et par la simple force intentionnelle de sa pensée, envoie un jet lumineux qui sort à une vitesse éclair des ses prunelles, celui-ci vient frapper d'une manière fulgurante le cerveau de Mars préfet.
Aux portes de la planète, Mars Préfet a bien reçu l'information, il s'asseoit sur son fauteuil hyperconnecté et l'on voit bientôt apparaître sous son siège la petite étiquette bleue qui sort joliment imprimée. Dessus on peut lire : "Cométo, nouvel habitant sur Mars, futur époux de la jeune Astéroine, 7 rue des éclairs, permis de télétransportation définitif validé, droit à l'étiquette bleue permanente". Mars Préfet colle l'étiquette bleue sur son doigt et se gratte l'oreille.
Pendant ce court instant, Cométo a regagné sa bulle et reçoit le message audio en ouvrant le pare-soleil. En un clin d'oeil, sa bulle change de couleur et se transforme en un bleu nuit étoilé. Aussitôt, Cométo envoie un message télépathique à Astéroine.

Cométo : Astéroine ! Ca y est, nous allons pouvoir nous marier ! Je suis tout bleu ! Viens donc me rejoindre en quatrième éclair avec ta bulle, nous allons établir ensemble notre liste de mariage. Puis nous avons un tas de choses à faire, envoyer des faire-parts lumineux aux quatre coins de la planète !

Astéroine : Oh, Cométo, je suis tellement contente, nous sommes connectés sur la même couleur à présent, j'arrive dans une seconde !

Les deux bulles stationnent bientôt sur le parking lunaire, ça tombe bien, il est 14 heures et c'est gratuit le samedi après midi. Cométo et Astéroine partent tous deux à pied, bien décidés à composer leur liste de mariage. Sur le trajet, ils attrapent un fil d'étoiles et se laissent transporter jusqu'au centre de Mars. Le fil d'étoiles les dépose directement à la station « planèteamoureuse » et le jeune couple entre bien vite dans  « la boutique du mariage à tous les étages ».

A l'intérieur tout scintille. Cométo est attiré par un service de verres recyclables, qui changent de forme selon que la boisson est alcoolisée ou non.
Astéroine, quant à elle, a flashé sur le robot à gâteaux, qui confectionne en cinquante secondes le gâteau choisi. Pour l'enclencher, il suffit de prononcer le mot « chocolat » ou « fraise » pour que l'odeur s'achemine instantanément vers vos narines. Le robot propose aussi des recettes hyperdigestibles, pour les estomacs fragiles. Dans ce cas précis, le robot mâche lui même le gâteau, jusqu'à ce qu'il soit réduit en bouilli. Cométo et Astéroine auront ainsi le loisir de déguster leur gâteau à la paille hyperconnectée lorsqu'ils vivront des lendemains de fête difficiles.

Christelle DENIS

dimanche 18 juin 2017

Une trouvaille inattendue

Sandra, la collègue qui m’accompagnait pendant le voyage, venait de partir et à partir de ce moment-là, j’allais vagabonder toute seule, à mon gré, et cela ne m’était pas du tout désagréable. En fait, la compagnie de Sandra m’empêchait de regarder l’horizon librement. Ce paysage si vaste, si lumineux, complètement dégagé de nuages.

L’infini de l’espace était envahi peu à peu, silencieusement (malgré le craquement des petites pierres sous les poids des roues) : par les fenêtres grandes ouvertes entrait une brise à la fois chaude et douce qui m’invitait à apprécier ce paysage, qui défilait avec lenteur. J’étais au fin fond du sertao brésilien, savourant chaque mètre de ce travelling infini.

Tout à coup, je l’ai vu. Immense, impavide colosse, comme dans les livres d’Histoire de mon enfance.  Oui... le mont Pascoal, le même qu’avaient vu les premiers arrivants en terre brésilienne.


Dorénavant, il demeure dans ma mémoire deux représentations associées de ce mont : le mont Pascoal vécu, du présent - et sa répresentation sur les livres d’Histoire d’autrefois.  Et je poursuivis mon voyage, enrichie par cette trouvaille inattendue.
Lucia Thébaud

La voisine

Il était parti avant l’arrivée du train, car un appel de sa soeur l’avait inquiété. Il était question de la santé de son père : il décida d’aller lui rendre visite. En arrivant, la porte du bâtiment était fermée et il ne se rappelait plus le code d’accès. Par chance elle venait d’arriver, chargée de ses courses. Il la connaissait déjà, mais à ce moment-là, il eut pour elle un penchant tardif, comme si quelque chose en elle, auparavant discret et effacé, tout à coup ne devenait que volupté. Ils ont échangé quelques mots et chacun est parti vivre sa vie.

Son père était dans un piteux état et la maison, si bien rangée à l’époque où sa mère était encore vivante, était devenue un vrai capharnaüm. Cela faisait longtemps qu’il ne lui rendait pas visite et cela ne dérangeait pas son père qui n’avait jamais eu envie de compagnie de qui que ce soit après la mort de son épouse.

Seule la compagnie de la voisine intéressait son père - cette même femme qu’il venait de rencontrer à l’entrée de l’immeuble.

La voisine était plutôt une femme banale, toutefois petit à petit son père a commencé à s’intéresser à elle. Tous ses mouvements étaient suivis avec attention et cette focalisation sur cette femme le rendait insensé. Elle était devenue son centre d’observation, sa passion et son obsession, au point de le rendre fou d’elle et d'en être malade.

Il n’avait plus envie de rien sauf d’elle. Il pensait constamment à elle. Il lui écrivait des poèmes galants, des lettres d’amour - et à chaque ligne il s’affaiblissait, comme s’il mourait d’amour pour elle.
Lucia Thébaud

lundi 5 juin 2017

Exercices de style

A la façon de Raymond Queneau et de son fameux ouvrage, plusieurs versions d'une même histoire...


Olfactif

A l’aurore, au moment où la forêt chasse la brume lourde aux odeurs de résine, Jean fait le plein du bon air de la terre chaque fois qu’il plie le genou pour plonger son couteau dans l’humus et en retirer une chanterelle parfumée. Les relents de feux de bois, de rosette et de vin rouge bon marché annoncent l’arrivée de deux chasseurs qui gesticulent en revendiquant un marcassin qui sentait la poudre au côté droit.

Ecartant les fougères odorantes pour retrouver son mouchoir, il se laisse porter par la fine effluve de sapin et continue la cueillette.

Le soir, constatant le fumet plein de promesses dans la cuisine, Louise raconte qu’un chasseur tout crotté, gêné dans sa partie de chasse par une odeur de lessive, vient de ramener le mouchoir. C’est celui de Jean, sauf qu’avec cette broderie supplémentaire, le mouchoir a fortement pris l’expression du cochon mort.

 Composition de mots

Je cèpe-cueille dans le brumeux calme-bois un tôt-matin. Mon essuie-nez s’étant poche-égaré sous je ne sais quelle fougérisation, j’arrièrise ma chemination et crosse un duo de fusilotracteurs, chacun d’eux requêtant la propriété d’un bébé porcirayé.

Je tombelaisse bientôt rerchenquête pour cèpe-cueillir encrochef.

Le soir, le porte-cèpe carafe-boné de mycélotypes, ma grinchinette m’aclare qu’un fusilotracteur vient de porte-dégonder pour retourendre l’essuie-nez. C’est le bon ! Pourtant, talentinement rabrodé dans le haut-gauche-pic, le bébé porci-rayé du tôt-matin est apparentu.

Twitter

Ce matin, chasse aux #champignons : mouchoir perdu. Ce soir, #omelette aux cèpes : mouchoir revenu avec broderies d’un marcassin mort. Merci @chasseur.

Inverse

Mauvaise soirée, alors que je viens d’écraser un marcassin sur la route de Chantilly, je m’arrête au feu rouge du centre d’un Senlis animé, la bête dans le coffre. Deux jeunes filles habillées court, un panier de champignons à la main, parlent calmement recette de cuisine. Parmi elles, je reconnais une voisine qui laisse tomber volontairement son mouchoir avant de disparaître derrière un coin de rue.

Je me précipite pour ramasser le carré de tissu, entreprend immédiatement d’en débarrasser la broderie centrale représentant un champignon et continue ma route.


A la maison, je relate à ma femme que j’arrive de chez la voisine et lui ai donné mon marcassin en bouillie pour accompagner sa fricassée de champignons. Je ne lui rendrai pas le mouchoir, beaucoup plus joli sans cette broderie criarde.
Jémisson

Chronique d'une vieillesse annoncée

Le temps a laissé sur ta peau
des pustules de malheur, des routes d’inquiétude,
comme un soleil fané qui ne danserait plus à l’horizon perdu.
Tu te voûtes, tu enfouis ta joie dans les matins trop gris,
Une infinité de possibles frappe à ta porte mais tu ne les entends plus.

Les poèmes apaisent les failles mais pour combien de temps ?
Au bal du souvenir, tu as des routes bordées d’arbres où déposer tes peines,
des collines au soleil.
Mais le froid est revenu et son sillon de mort indique toujours la même issue.
Sans secours.

Tous ces visages croisés qui n’ont pas retenu tes regards
viennent parfois danser dans la nuit qui approche.
Tu les as à peine frôlés, juste ce qu’il fallait pour ne pas vivre glacée,
mais tu es restée trop loin pour entendre le murmure de leur âme.

La peur en bandoulière, tu as marché vaille que vaille,
jusqu’au bout de ton âge, en sautillant comme tu as pu
et sans trop de regrets.

Tu as ramené quelques coquillages du désert,
des souvenirs de dunes au Sahara, d’étés grecs en couleur,
des fougères créoles, des parfums de vanille et de rhum arrangé.

Tu as écrit pour tenter de cerner l’improbable,
entre rires et sanglots, à deux doigts du désastre.
Et tu as fini par éroder la peur mais tu ne l’as jamais vaincue.
Elle est là, aux portes de la vieillesse,
rôdant comme une pauvre mendiante sur les chemins de traverse.

Tu veux sentir encore l’empreinte des beautés fugaces,
et la fluidité des matins tranquilles
mais tu sais bien  qu’il faudra sentir la morsure du temps
sur ta peau qui se fripe,
sur tes joies qui se lassent
et tes rêves épuisés.

Il va falloir apprendre à vieillir.
                                                                                             C. M.

Ma maison au bout du monde

Elle n’aura pas peur de ses voisins de la Résidence et ne demandera qu’à les connaître.

Elle se cachera loin de la route et du bruit, au plus près de la forêt et d’un bassin où les grenouilles  chanteront à la saison des amours.

Elle aura la porte ouverte à ceux qui aiment le jardin. Pas bien grand, le jardin, mais il aura des tulipes, des tournesols et des cosmos quand l’été reviendra.

Sur la terrasse, orientée au sud, elle offrira des fauteuils pour prendre le thé ou le rosé. Elle sera ouverte aux voisins, au passant égaré et aux amis de passage.

Elle ouvrira ses yeux-lucarne aux matins tranquilles, sans le cri du réveil. Elle prendra son temps.

Elle ouvrira ses étagères aux livres que l’on prête, aux cahiers qu’on relit, aux textes qui viendront.

Elle bruissera de musiques douces qui n’empêchent pas de rêver.

Elle vivra sous le crachin breton sans se plaindre et offrira ses ciels de pluie aux photographes jamais lassés.

Elle se recroquevillera l’hiver pour mieux attendre le printemps.

Elle fera place  aux cartons-souvenirs qu’il faudra bien trier un jour.

Elle sera douillette et légère, pas trop encombrée pour laisser passer la lumière.

Elle sera refuge les soirs de tristesse où la vieillesse pèsera trop lourd.

Elle ouvrira sa chambre grise aux rêves de la dernière heure et sa chambre d’amis à ceux qui le valent bien.

Elle saura réchauffer au retour des randonnées sur les sentiers côtiers de la presqu’île.

L’air iodé rentrera et elle aura le teint frais, ma petite maison de Crozon, tout là-bas au bout du monde.
C.M



Rickshaw

Gaurav, tu t’appelles Gaurav, tu es vieux, mais je te trouve très beau avec ton turban blanc sur ta tête droite et fière et ton air de Gandhi avec tes petites lunettes rondes en métal.

Je suis montée dans ton rickshaw une seule et unique fois, préférant prendre des tuk-tuk motorisés. Tous les matins, tu viens nous attendre à la sortie de notre hôtel. Je ne veux plus m’asseoir derrière ton dos et voir tes jambes maigrelettes pédalant en danseuse pour nous tracter. Tes tongs d’un autre âge et ton pantalon de toile sale et troué pendant sur tes cuisses. Combien pèses-tu ? Tu as l’air  si rachitique ! Où manges-tu ? Où dors-tu ? Quelle est ta vie ?

Tous les matins, inlassablement, tu nous attends, tu lèves tes mains, les joignant vers ton visage penché gentiment ; tu nous salues (Namasté-Bonjour). Tous les matins, nous te donnons quelques roupies. Tu insistes toujours pour nous faire monter sur ton vélo. On préfère marcher. Nous te montrons nos baskets. Tu souris tout le temps, dodelinant de la tête, mais que tes yeux sont tristes !

Ici, tu m’as fait l’éloge de la patience et de la lenteur.
Ton pays où coexiste cette extrême agitation, cette extrême torpeur me fascine.
Pays où la circulation va dans tous les sens, observant des règles inventées dans un asile de fous.

Et toi, Gaurav, le vieux coolie indien, fidèle et obstiné, tu pédales, tu pédales encore et encore. C’est ta vie, ta survie.
Toi et ton obstination sympathique, à jamais dans mon cœur et ma mémoire, bien mieux qu’une photo dans l’album.
Quand tout est laid, le dirai-je ?
Quand tout est beau, ai-je les mots ?

Tanka pour Gaurav
Couleurs de l’Inde
Saveurs épicées et miel
Bruyante lenteur

Pays de lumière
Où la misère sourit

Mathurine

La nuit

Chacun doit supporter ce double cycle de vie : nuit/jour, avec plus ou moins d’appréhension suivant ses états d’âme, humeurs, et émotions. Parfois, la nuit nous semble douce et protectrice - ne dit-on pas : Ô douce nuit, Ô sainte nuit, tout s’endort plus de bruit… Mais aussi source d’angoisse et de peur, nos sens visuels et auditifs sont privés de tous signaux.

Les chats aiment la nuit. Leur vision nocturne leur permet de se fondre dans les éléments de la Nature - « la nuit, tous les chats sont gris ». Est-ce une chance ? Oui pour les prédateurs qu’ils sont, non pour leurs proies.

Quant à nous les êtres humains ? Pourquoi avons-nous des sentiments différents ?

Le monde extérieur qui nous entoure disparaît, une seule couleur nous enveloppe, le noir. Nous devons vivre avec une vision limitée du monde et nous contenter d’une lumière artificielle.
Pour certaines personnes, celle-ci n’est même plus perceptible car ils ont à jamais perdu la vue.

Patrick était un excellent cavalier. Victime d’un grave accident au cours d’une cascade équestre, il perd brutalement la vue. Ses yeux se sont éteints, aucune opération ou greffe ne peuvent les sauver, malgré moult tentatives.
Comment vivre avec cet handicap ?
Accepter la nuit, la vraie, celle que nous redoutons tous ?
Vivre sans voir -
Bien sûr il reste les autres sens, l’ouïe, le toucher, le gout, l’odorat.
Essayez de convaincre un jeune homme de vingt ans, qui n’a qu’une idée en tête, le suicide, après une vie lumineuse et pleine d’insouciance.
Refuser l’évidence, ne plus pouvoir vivre sa passion pour les chevaux.
Remonter en selle et continuer à les dresser.

Progressivement, l’amour et l’affection de ses proches l’encouragent à reprendre goût à la vie. La magie de la nuit complète opère enfin une transformation de ses autres sens. L’ouie, le toucher, toutes les sensations corporelles se développent et vont lui permettre de retrouver l’envie, au moins, de vivre et de voyager.

Au cours d’un périple en Andalousie, une proposition d’achat de chevaux s’offre à lui et miracle et magie se confondent. Doumey ose se remettre en selle, guidé par un « péon » espagnol.
Etat de grâce, instants de pur bonheur pour nous, de lire à nouveau, sur son visage la joie et la complicité entre l’homme et l’animal, le cavalier et le cheval. Retrouver les forces et les sensations qui vont lui permettre de renouer avec sa passion et de dresser à nouveau des chevaux.
Confiance « aveugle » de se laisser guider dans cette nuit infinie, au travers du regard d’un animal qui accepte le rôle avec respect et compréhension. Seul sur sa monture, musique aux quatre coins du corral, ils évoluent avec élégance et rigueur.
Chacun chante la même « chanson de gestes » répétée jusqu’à la perfection.

« Mes nuits sont plus belles que vos jours » dira-t-il souvent, car maintenant le monde imaginaire dans lequel je vis vous ne pourrez jamais l’atteindre ou le comprendre. Désormais, ma vie s’est enrichie grâce au développement de ressources dont je n’avais pas conscience dans ma vie antérieure. Depuis, j’ai appris à jouer du saxophone sans jamais avoir lu de solfège, uniquement « à l’oreille », je participe à des compétitions de courses à pied avec ma canne blanche, accepte d’être filmé pour des documentaires projetés dans des salons équestres nationaux mais aussi aux USA.

Bel exemple de volonté pour nous les « voyants » que nous sommes, mais aussi prise de conscience que la « nuit absolue» n’est pas sombre et triste mais peut se révéler source de bonheur.


Catherine Leulier